Le Baudelaire du rap

Jonwayne

Jonwayne

Jonwayne n’a pas le « physique » d’un rappeur comme beaucoup le lui ont fait remarquer. Pourtant, cet emcee prodige tout droit débarqué de L.A. pourrait se vanter d’être l’un des meilleurs de sa génération. Dans son deuxième opus Rap Album 2, c’est avec beaucoup de poésie et un flow percutant que l’artiste revient sur sa récente dépression et son alcoolisme.

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Il y a quelques semaines, tu as donné des interviews à L.A. WEEKLY et The Guardian, le premier a titré « Jonwayne ne voulait vraiment pas faire cette interview » et le second « Ne comptez pas sur lui pour parler de sa vie », suis-je censée être sous pression aujourd’hui ?

Non ne t’inquiète pas ! (Rires) J’imagine que c’est simplement le boulot du rédac chef qui veut ça. C’est toujours la même chose, les magazines et les journaux veulent faire dans le sensationnel pour attirer les lecteurs. Je connais Jeff Weis personnellement, il n’aurait pas écrit ce titre. Vous les journalistes, avez toujours de bonnes intentions, mais quand le rédac chef passe derrière il va dire « Ok, cette partie est la pire, faisons-en le titre de l’interview ».

" Rap album Two " est le reflet de tes problèmes et de ta vie privée, mais il est plein d’espoir également, c’est une sorte de journal qui relate tout ce que tu as traversé au cours des deux dernières années. Comment te sens-tu maintenant que ton album est sorti ?

Et bien, je pense que c’est toujours pareil avec l’art, c’est un peu comme la mort de l’ego, c’est ton bébé, il est ton univers et n’appartient qu’à toi. Et puis tu le partages avec le monde entier, et tu réalises que ce n’est qu’une simple goute dans l’océan. Tu remets tous les compteurs à zéro et te dis « Ok, ce n’est que ça en fait ». Quand ça n’appartenait qu’à toi, ça représentait absolument tout, mais quand tu le sors, ça n’a plus d’importance. C’est une prise de conscience brutale, peu importe combien de fois tu passes par la, ça arrive à chaque fois. Donc dorénavant, je suis content que ce disque soit votre problème et plus le mien ! (Rires) C’est un sentiment très libérateur.

Jonwayne
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Il n’y a pas de fioritures sur ce disque, c’est honnête, et on peut suivre sa trajectoire du premier titre « TED talk » au dernier, « These Words Are Everything ». Par exemple, on peut entendre la pluie à la fin de « City of Light » et la chanson suivante s’appelle « Rainbow » (arc-en-ciel). Comment as tu conçu ce disque ?

Quand je m’assoie pour créer un disque aujourd’hui, c’est différent de quand je crée une chanson. Quand je fais une chanson, il s’agit de capter l’auditeur pour un temps précis, pour quelques minutes… Mais un album, c’est comme un film, il doit être écouté comme un tout. Donc je le conçois comme une longue chanson, qui doit pouvoir être écoutée du début à la fin, il doit être cohérent et sans interruption. Je traite vraiment les chansons comme des scènes, comme dans une pièce ou un film, et les transitions de la même manière.

« The Single » est une chanson particulière, tu fais trois prises d’enregistrement et tu laisses tomber. Pourquoi l’avoir gardée ?

Le but de cette chanson, et le but en l’appelant “The Single” c’est montrer le processus créatif, et aussi de prouver que même si je le voulais, je ne pourrais pas faire ce type de chanson - avec des paroles vides et un beat agressif. J’en suis capable, mais pour ce disque ça n’avait aucun sens. C’est une prise de position, pour dire que tous les disques n’ont pas besoin d’avoir une chanson qui se suffit à elle même. Qu’on peut faire un album sans devoir faire ce type d’écart. Les labels, les managers et tous ceux qui ont une main dans votre portefeuille, veulent cette chanson. Inclure cette chanson dans l’album et l’appeler « The Single » c’était adresser un message à ces gens là.

Jonwayne

Est-ce une manière de dire « maintenant je suis libre de faire ce que je veux », depuis que tu as créé ton propre label, Authors Recording Company?

Certainement ! Il y a de ça !

La première chanson que tu as sorti était « Out of Sight » ensuite « TED Talk », mais la seule a avoir bénéficié d’une vidéo est « These Words Are Everything », une chanson chargé d’émotion qui conclut l’album. Pourquoi avoir fait ça ?

Si ça n’avait dépendu que de moi, je n’aurais sorti aucun single, je n’aurais mis aucun titre en avant…

« J’essayais de rapper au lycée (…) On me voyait comme le gamin bizarre. »
Jonwayne

Pourquoi pas ?

Je préfère qu’on écoute l’album du début à la fin, et j’espère que les gens qui découvrent ma musique maintenant pourront l’écouter comme ça. Mais les chansons que je choisis de sortir, sont celles qui reposent le moins sur l’album - comme la première et la dernière, et « Out of Sight » est d’une certaine manière la chanson la plus indépendante du disque. Ma chanson préférée est « Afraid of Us », mais je ne peux pas l’imaginer en tant que single, car elle est extravagante et il faudrait au moins 50.000$ de budget pour tourner le clip. Ces trois chansons pouvaient avoir une existence en dehors du disque. Tout est tellement lié sur cet album que le décomposer serait un crime.

« J’aimerais écrire un livre de poèmes plus gros et qu’il soit diffusé dans le monde entier. »

Parlons de la manière dont tu es tombé dans la musique…

J’ai commencé à faire de la musique en même temps que du théâtre au lycée, à la même période que celle où j’ai commencé à écrire de la poésie. Donc, quand j’ai décidé de faire carrière dans la musique, tout ça s’est imbriqué et a pris forme dans le rap. On parle du début de Myspace, tout le monde n’avait pas un SoundCloud et tout le monde n’essayait pas d’être un rappeur underground. J’essayais de rapper dans mes années lycée, mais ce n’était pas le truc cool à faire. On me voyait comme le gamin bizarre. Mais de nos jours, c’est le truc cool à faire. Il m’a fallut trouver du courage pour me lancer et travailler jusqu’à devenir bon.

Tu utilises beaucoup de termes religieux dans "Rap Album Two". Est-ce que tu considères la musique comme un Dieu ?

Je pense que dans l’univers, tout repose sur la vibration. La différence entre le gaz, le liquide et l’état solide est due à une vibration différente de l’atome, n’est ce pas? Par exemple mes atomes vibrent à une haute fréquence et sont proches les uns des autres, ce qui me rend par conséquent solide. L’air c’est juste des molécules qui rebondissent les unes autour des autres. C’est pour ça que beaucoup de gens éprouvent un sentiment religieux en écoutant de la musique, car c’est avant tout des vibrations. La musique a cette puissance d’influer sur nos émotions, telle musique va te faire te sentir de telle manière. Donc quand tu la déstructures… Finalement, Dieu c’est quoi ? Dieu pourrait être la définition même du son, des ondes, de la vibration. Dans ce contexte, je crois que la musique est Dieu.

« C’est difficile pour moi de trouver des chaussures qui ne ressemblent pas à des chaussures de moines… »

Dans ton dernier clip “These Words Are Everything”, on te voit écrire sur une machine à écrire Sterling, et je présume qu’elle t’appartient. Y a-t-il une histoire derrière cet objet ?

Quand j’étais jeune, chaque été j’allais chez mon oncle au Canada. Il avait une machine à écrire qui ne fonctionnait plus très bien, mais je jouais avec et je faisais semblant d’écrire avec. Du coup, j’ai décidé que je voulais trouver l’inspiration en tapant à la machine. Je suis allé sur Internet, j’ai trouvé une Corona Sterling portable des années 60, un modèle similaire à celle de mon oncle, et je l’ai acheté. Je l’utilise tout le temps pour mes poèmes et mes chansons de rap. Elle te fait réfléchir à ce que tu veux dire avant que tu le dises. Avec les ordinateurs, c’est très facile de simplement vomir des mots, il y a un truc rafraîchissant à se sentir responsable de ce que tu vas écrire avant de les mettre sur papier. Et ça a vraiment changé mon processus d’écriture.

Tu as même sorti un recueil de poèmes intitulé « Line Segments », est-ce que tu utilises la musique pour sensibiliser les gens à la littérature ?

Je ne pense pas vraiment que j’essaye de faire quelque chose. J’ai toujours écrit des poèmes, créé de la musique. Publier un recueil de poésie est quelque chose que j’ai toujours voulu faire, et j’espère pouvoir le faire à nouveau. J’ai écrit d’autres textes et je voudrais trouver une maison d’édition pour les publier. « Line Segments » ne fait que 23 ou 24 pages, j’aimerais écrire un livre de poèmes plus gros et qu’il soit diffusé dans le monde entier. Je ne suis pas le premier à le faire, regarde dans le passé : Jim Morrison a sorti des poèmes, Tupac Shakur a fait « The Rose That Grew from the Concrete »… Il y a une grande lignée d’artistes musicaux qui ont publiés des livres de poésie. Ça n’a rien de nouveau. C’est simplement quelque chose que j’ai toujours fait, donc sortir un recueil me semblait naturel.

Jonwayne

Dans la deuxième chanson de l’album, « Live From the Fuck You », on entend un mec qui te dit « tu rappes, mais ça ne se voit pas ». T’es tu déjà retrouvé dans cette situation ?

Ah oui, complètement. Et ce ne sont jamais les fans. Ce sont toujours des personnes qui veulent se mesurer à quelqu’un d’autre ou à quelqu’un qui n’y croit pas… ça fait partie du jeu. Bien sûr, la plupart des fans ont l’intelligence de ne pas dire quelque chose comme ça, ils ont ce sens du respect.

Tu t’habilles d’une manière très décontractée ; est-ce que c’est pour te distinguer d’autres rappeurs ?

Tu sais, si j’avais l’intention de me distinguer des autres, je ferais probablement plus d’efforts. Tu vois ce que je veux dire ? Je m’habille de la même façon depuis que je suis au lycée. Je pense que je refuse de changer mon style ou de me relooker juste pour mon public. Le travail d’une personne devrait être plus important que son apparence.

Donc, la mode ne t’intéresse absolument pas ?

En fait, je trouve la mode incroyable, j’adore la mode. En gros, je n’ai ni les moyens, ni la patience, ni le temps. Je préfère acheter un nouvel instrument ou des vinyles ou quelque chose de fonctionnel. Et j’ai déjà une copine donc je n’ai pas besoin de trop bien m’habiller !

Jonwayne
  • Shirt: Dickies
  • Short: Dickies
  • Shoes: Converse Chuck Taylor All Star '70

Comme tu le sais, Shoes Up est un magazine sur les sneakers. Sur ton premier album, il y a une chanson qui s’appelle « Sandals ». Dis-moi si je me trompe, mais si tu portes des sandales la plupart du temps, ce n’est pas par choix ?

Oui, je porte des sandales parce que mes pieds sont très larges, 10cm de large, donc c’est difficile pour moi de trouver des chaussures qui ne ressemblent pas à des chaussures de moines ou à des chaussures orthopédiques. Aujourd’hui, ça va, elles ne sont pas trop mal (il nous montre ses mocassins). Je trouve ça plus pratique de porter ce genre de chaussures ou des claquettes. J’aimerais bien porter des sneakers un peu fashion, mais c’est impossible de trouver ma taille.

Est-ce qu’il existe un modèle sneakers que tu aimerais bien porter ?

À vrai dire, je ne connais absolument rien sur les sneakers puisque je ne peux pas en porter. Mais, si l’une des ces marques pouvait en fabriquer pour moi, pourquoi pas ! J’en serais ravi !

Comme tu portes une grande affection aux mots, je voudrais terminer cette interview avec un jeu. Peux-tu nous dire quel est selon toi :

Le plus beau mot ?

Probablement « Le ».

Le plus moche ?

« Non ».

Le plus ennuyant ?

« Bien ».

Le plus vulgaire ?

Ahhhh laisse moi réfléchir ! « Moite », il est terrible ce mot.

Le plus drôle ?

« Poulet »

Le plus bizarre ?

Probablement quelque chose d’onomatopéique comme « Zoinks ». Tu connais Scooby Doo ? Shaggy utilise ce mot à chaque fois qu’il est surpris. Je le considérerais comme un vrai mot. (Rires)

Ton mot préféré ?

« Amour » ou « ART ».

Et le mot le plus approprié pour finir cette interview ?

« Enfin » ! (Rires)